Les 8 et 9 mars 2025, des massacres ont visés des centaines de civils alaouites, dans la ville côtière de Baniyas, l’un des bastions de la communauté chiite. Les habitants ont vu leurs proches et voisins exécutés. Ils et elles témoignent de l’horreur auprès de nos équipes qui ont enquêté sur 32 de ces homicides. Un bain de sang qui fait suite aux attaques meurtrières menées le 5 mars par des groupes affiliés à l’ancien régime de Bachar Al-Assad, renversé en décembre. Les massacres de civils alaouites doivent faire l’objet d’enquêtes pour crimes de guerre.
Attention, certains témoignages peuvent heurter la sensibilité.
« Je les ai suppliés de ne pas prendre mon mari », raconte Samira*, habitante d’un quartier alaouite de la ville de Baniyas, sur le littoral syrien. Le dimanche 9 mars, à 10 heures, des hommes armés opèrent une descente chez elle. « Vous êtes alaouites ? » demande l’un d’eux. Son mari est rapidement embarqué sur le toit de la maison. Il sera abattu d’une balle dans la tête. Quand les hommes sont partis, Samira* est montée sur le toit « J’ai vu son corps. » livre-t-elle. Nos équipes ont pu vérifier l’authenticité des images sur lesquelles on voit apparaître le corps. « J’ai dû fuir pour me sauver, j’ai supplié mon voisin de protéger son corps. » Ce témoignage, comme l’ensemble de ceux recueillis par nos équipes dans le cadre de notre enquête, sont sous couvert d’anonymat, les noms ont été modifiés, pour des raisons de sécurité.
Cet homicide fait partie des 32 sur lesquels nous avons enquêté. Nos conclusions sont claires : les crimes étaient bien délibérés, car visaient spécifiquement la minorité religieuse alaouite.
Pourquoi les alaouites sont-ils aujourd’hui ciblés ?
La famille Assad, qui a dirigé le pays d’une main de fer pendant plus de 50 ans, fait partie de la communauté alaouite, une branche de l’islam chiite, minoritaire en Syrie. Que ce soit Hafez Al-Assad, président de 1971 à 2000, ou son fils Bachar Al-Assad, président de 2000 à 2024, tous deux ont placé au pouvoir leurs proches et des alaouites à tous les postes de hauts rangs de l’armée et du gouvernement. Certains Alaouites sont devenus une base solide de soutien au régime.
Après la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, de nombreux officiers et cadres du régime avaient fui et trouvé refuge dans la région de Lattaquié, une partie du bastion des alaouites qui s’étend à l’ouest de la Syrie, sur la côte méditerranéenne, dans les gouvernorats de Lattaquié et de Tartous.
C’est dans ces mêmes régions que le 6 mars 2025, des groupes armés affiliés à l’ancien régime lancent des attaques meurtrières. En réponse, une contre-offensive a été lancée par les ministères de la Défense et de l’Intérieur, soutenus par des milices, pour livrer une bataille contre l'insurrection armée des fidèles du régime déchu, ce qui a entraîné une escalade des violences. Les jours qui ont suivi, des milices ont commis de terribles massacres contre la communauté alaouite, principalement des civils. La population alaouite représente 12% de la population syrienne.
Abattus de sang froid
Samedi 8 mars, Saed* rend visite à ses parents dans son quartier d’Al-Qoussour. Le lendemain matin, il perd son père et ses deux frères, abattus froidement à quelques mètres de lui. Lorsque dimanche, les hommes armés ont fait irruption dans son bâtiment, Saed a cherché à mettre sa famille à l’abri. « J’ai leur ai dit de me suivre, je me suis précipité vers le toit, ils étaient derrière moi, j’ai atteint le toit mais quand je me suis retourné, ma famille n’était pas là… » Il entend la voix de son père, puis des coups de feu. Quelques minutes plus tard, Saed découvre les corps de son père, 75 ans, et de ses frères, 31 et 48 ans. Les images des trois corps ont été authentifiées par nos équipes.
Ahmad* a appris l’exécution de son père au téléphone. Il est 11 heures lorsqu’il reçoit l’appel de sa mère. Des hommes armés ont fait une descente dans leur maison au petit matin, ils ont frappé le frère d’Ahmad, leur père a essayé de les arrêter, il a reçu l’ordre de s’écarter mais, trop tard, un homme armé lui a tiré dans le dos. « La balle a traversé son torse » témoigne Ahmad. Son père avait 70 ans.
Nos équipes se sont entretenues avec 16 personnes, dont cinq habitants de la ville de Baniyas, sept personnes dans d’autres zones sur la côte, deux autres dans des régions différentes de Syrie et deux personnes vivant à l’étranger.
Notre laboratoire de preuves du programme « Réaction aux crises » a vérifié neuf vidéos et photos partagées avec l’équipe de recherches ou publiées sur les réseaux sociaux entre le 7 et le 21 mars 2025. Après avoir authentifié la véracité des images, nos équipes ont procédé à une analyse des armes utilisées et d’images satellites.
Comment Amnesty International enquête dans les zones de conflits ?
Ahmad raconte qu’un proche a cherché le corps de son père dans les dépouilles d’un hôpital à proximité. Un membre du personnel médical nous a confirmé que des dizaines de corps avaient été amenés par des milices, le Croissant-Rouge arabe syrien et des équipes de défense civile, et que les corps avaient été conservés à l’hôpital de Baniyas, pour la plupart empilés, en dehors de la morgue. Plusieurs familles ont dû chercher parmi les dépouilles pour retrouver leurs proches.
« J’ai enterré mes frères tout seul »
Il n’a pas été permis aux familles d’enterrer les membres de leur famille dans le respect de leurs rites, dans le lieu de leur choix ou lors d’une cérémonie publique, d’après les témoignages que nous avons recueillis. Il n’a pas été autorisé à prendre des photos, ni d’être accompagné par d’autres membres de sa famille pendant l’inhumation. « J’ai enterré mes frères tout seul. Les corps étaient placés les uns à côté des autres et les uns au-dessus des autres, puis le camion a recouvert la fosse de terre. » déclare Saed*.
Il décrit que les forces de sécurité avaient creusé une fosse près du cimetière et avaient aligné les corps. « J’ai vu des dizaines de corps. »
Notre Laboratoire de preuves, du programme Réaction aux crises, a authentifié quatre photos du lieu de l’inhumation, montrant des tombes marquées de manière informelle. Nous rappelons qu’au titre du droit international humanitaire, les personnes décédées doivent pouvoir être inhumées, et si possible, conformément aux pratiques de la religion à laquelle elles appartenaient et, en principe, dans des tombes individuelles.
Les traumatismes ouverts de la population syrienne
Le président syrien par intérim, Ahmad al-Chareh, a réagi dimanche 9 mars 2025 en promettant de poursuivre les responsables de « l’effusion de sang de civil. » Il a appelé à « préserver l’unité nationale et la paix civile. » et a même annoncé la formation d’une « commission d’enquête indépendante » afin d’identifier les responsables des exactions commises contre les civil.es et de les « traduire en justice. »
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Les massacres de civils alaouites de Baniyas doivent faire l’objet d’enquêtes pour crimes de guerre.
Qu’est-ce que qu’un crime de guerre ?
Un crime de guerre est une violation grave du droit international humanitaire, pour laquelle les auteurs encourent une responsabilité pénale personnelle au regard du droit international. Il s’agit de crimes commis à l’encontre de civil.es, et plus largement à l’encontre de toutes les personnes ne participant pas directement aux hostilités, à l’occasion d’un conflit armé international ou non international.
Tuer délibérément des civil·e·s ou des combattant·e·s blessés, s’étant rendus ou ayant été capturés constitue un crime de guerre. Les États ont l’obligation de veiller à ce que des enquêtes indépendantes, efficaces et impartiales soient menées dans les plus brefs délais sur les allégations d’homicides illégaux et d’amener les responsables de crimes de droit international à répondre de leurs actes.
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La population syrienne a déjà enduré plus d’une décennie de graves atteintes aux droits humains et atrocités de masse commises en toute impunité par le gouvernement de Bachar el Assad et des groupes armés.
Les derniers massacres en date visant la minorité alaouite ouvrent de nouvelles blessures dans un pays portant déjà trop de plaies encore béantes. Sans justice, la Syrie risque de retomber dans un cycle d’atrocités et de bains de sang.
Agnès Callamard, secrétaire générale d’Amnesty International
Le gouvernement syrien actuel doit faire tout ce qui est dans son pouvoir pour veiller à ce que les responsables de cette vague de massacres visant des Alaouites rendent des comptes. Des mesures fortes doivent être prises pour qu’aucune personne, ni groupe, ne soit pris pour cible en raison de son appartenance confessionnelle. La population syrienne, qui entame un long processus de réparation à la suite des décennies de violations des droits humains, ne peut, une fois de plus, payer le prix des règlements de comptes des parties au conflit. L’heure est à la justice.